Remue-ménage chez les géants

Constatant le caractère anxiogène de notre environnement, les géants du numérique ont décidé de réagir.

Ils régissent ce nouveau monde. Pour apporter un peu de joie, ils ont envisagé une compétition entre les grandes entreprises technologiques qui divertirait les utilisateurs, sans bien sûr les informer. Quel remue-ménage ! Ils sont connus pour leur créativité sans limites, mais pas pour leur sens de l’humour. Seuls les employés les plus fidèles, zélés et surtout discrets sont dans la confidence. Leur challenge : se lancer dans une bataille épique et sans merci pour déterminer lequel d’entre eux serait le plus fort et surtout le plus drôle.

chat de Schrödinger

Chat de Schrödinger

Google, géant des moteurs de recherche, est le premier à ouvrir cette course folle. Tout d’abord, il affiche des messages amusants sur sa page d’accueil et les change régulièrement. Les utilisateurs fort surpris de trouver des suggestions de questionnement comme : « Comment devenir milliardaire quand on n’est pas un superhéros ? », ou encore « Qu’est-il arrivé au chat de Schrödinger ? ». Bien qu’aucune réponse cohérente ne puisse être apportée, les internautes sont rapidement pris au jeu, après un moment de sidération. Ils en redemandent et apportent des éléments tous plus cocasses les uns que les autres. De son côté, Google garde le silence les laissant se creuser le cerveau, voire être dépités par tant d’incohérences et surtout de se trouver dans l’incapacité de donner une justification qui ne peut être ni unique ni intelligente.

Pendant ce temps, Facebook, le roi, l’empereur des réseaux sociaux, décide d’ajouter une fonctionnalité étonnante à ses publications. Les utilisateurs peuvent désormais adjoindre à leurs photos des filtres spéciaux, les transformant en animaux hilarants sans avoir recours à des lunettes de réalité augmentée. Les fils d’actualité sont rapidement remplis de personnes ayant l’apparence de pingouins, de licornes ou encore de légumes. Tous passent des heures à rire devant leurs transformations qu’il leur est possible de modifier selon les humeurs du jour, d’animer une photo figée par définition. La personne décédée nous offre son plus beau sourire. C’est déroutant pour le survivant de la voir revivre quelques secondes, qu’elle fût aimée ou haïe.

Au même moment, Amazon, le géant du commerce en ligne, ne voulant pas être mis de côté, décide d’apporter sa touche d’humour à son service de livraison. Plus personne n’est aujourd’hui surpris de voir des drones dans le ciel. Ceux-là sont spéciaux : ils sont dotés de haut-parleurs qui diffusent de la musique joyeuse tout en livrant les petits colis commandés. Les clients et leurs voisins dansent dans les jardins. Dans les rues, les passants accompagnent des drones mélodieux qu’ils suivent en levant le nez et en se dandinant, se trémoussant, sautillant allègrement. Dans cette atmosphère festive, même les facteurs traditionnels, ne craignant pas de voir leur travail absorbé par ces engins volants distributeurs, ont été vus esquissant quelques pas de danse. L’humeur est à la gaieté, à l’oubli des tracas du quotidien.

grimaceApple de son côté met en place l’interaction entre l’homme et la machine. Une fonctionnalité de reconnaissance faciale ludique voit le jour dans le dernier iPhone. Pour déverrouiller son téléphone, le propriétaire est contraint de faire des grimaces, des clins d’œil, des pieds de nez, de tirer la langue… Les possesseurs de ces nouveaux appareils ont expérimenté avec amusement toutes sortes de singeries et autres mimiques pour accéder à leurs données, créant ainsi des moments désopilants autour d’eux, mais aussi parfois fort gênants lors de réunions professionnelles ou de rencontres romantiques.

Enfin, Microsoft, colosse des logiciels, décide d’une approche différente en introduisant un assistant virtuel, nommé « Monsieur Kroft ». Ce dernier est doté d’un sens de l’humour décalé et hors norme. Il répond à des questions sérieuses par des anecdotes burlesques. Il raconte des blagues absurdes ou demande à son interlocuteur de résoudre des énigmes insolites. Pas celle du Sphinx, trop facile et tellement connue. Quelques exemples parmi d’autres : « Pourquoi « séparé » s’écrit-il ensemble alors que « tout ensemble » s’écrit séparément ? », « Quel est le synonyme de synonyme ? » « De quelle couleur est un caméléon qui se regarde dans une glace ? », « S’il y a cinquante aigles contre dix gorilles, qui gagnera la bataille ? », « Est-il possible de surfer sur un tsunami ? » Les conversations avec Monsieur Kroft sont parfois surréalistes et si comiques que les utilisateurs pris d’un fou rire en oublient souvent leur question originelle.

Au fur et à mesure que la compétition se poursuit, nos géants du numérique rivalisent d’ingéniosité dans le but de se surpasser mutuellement. Régulièrement, chacun présente de nouvelles fonctionnalités toujours plus loufoques qui sont dévoilées lors de shows télévisés où tous sont conviés. Le monde entier est parcouru des rires inénarrables…

… jusqu’au jour où Amazon a ouvert une méga-nurserie-orphelinat promettant l’adoption, moyennant quelques euros d’un robot pucé, vacciné et abandonné dont le but est d’éviter la propagation de déchets. Beaucoup se sont rués vers ces lieux pour en recueillir. Malheureusement, aucun robot n’était proposé. Ils ont crié à l’escroquerie. Puis se sont aperçus que le montant versé n’a jamais été encaissé. Tous se sont calmés, certains amers, car ils voulaient réellement adopter et faire un geste écologique. D’autres furent soulagés, la précipitation, les belles paroles des vendeurs camelots les avaient fait contracter sans réfléchir. Chez Amazon, on riait jaune.

Et puis, il y a eu aussi le remplacement des calculettes par des bouliers « digitationnés » perturbant tous les calculs. Personne ne sachant les utiliser, des entreprises ont connu de graves problèmes financiers allant jusqu’à la liquidation judiciaire. Les tableaux Excel et autres ne remplissant plus leur mission, il a fallu recourir aux anciens plannings papier. Les fameux « tableaux flambeaux » sont retrouvés dans les caves avec leurs fiches couleurs et autres « cavaliers ». La communication devint, elle aussi, très compliquée par le blocage de tous les claviers électroniques. Il fut nécessaire de ressortir les cahiers de liaison, les vieux stylos et trouver de l’encre pour les alimenter.

astéroidesBeaucoup de fake news ont inondé la planète. La plus inquiétante : « des astéroïdes déferlent sur le monde. Aucune zone ne peut être protégée, même pas la Corée du Nord… » Ce vent de panique balayant tous les continents ne pouvant être stoppé, risque de mener à l’apocalypse. Seuls les Pygmées et une microsociété Sud-américaine non reliée au réseau électrique sont épargnés. Il devint absolument nécessaire de réagir rapidement. Face à ce désastre futur, Cédric V. met son grain de sel. Coiffé de sa double casquette de spécialiste-médiateur, il demande aux GAFA de cesser immédiatement leurs agissements criminels. Le terme étant trop fort, les « gafeurs » se rebellent. Alors, Cédric revient et demande simplement de rétablir les anciens programmes en les améliorant.

Google crée, pour faire oublier ce scénario de terreur, un Doodle interactif sur sa page d’accueil, proposant des jeux amusants et régressifs. Des compétitions sont alors organisées.

Facebook imagine une fonctionnalité de réalité augmentée au moyen de laquelle les utilisateurs peuvent ajouter des accessoires loufoques à leurs vidéos en direct.

balayetteAmazon, plus malicieuse, lance un concours de critiques étranges sur ses produits du quotidien, tels balayettes, éponges, draps, etc. Les clients doivent rédiger des commentaires extravagants autant que bizarres et surtout réjouissants. L’idée étant de rivaliser d’esprit pour raconter son expérience, malgré l’achat de produits banals.

Chez Apple, demande est faite de réaliser des selfies dans des positions extravagantes et impossibles, ou de poser des questions absurdes à l’assistant vocal Siri.

Microsoft décide de terminer la compétition avec une annonce surprenante : « Nous avons créé une intelligence artificielle capable de comprendre et de raconter des histoires comiques ». Le facétieux assistant conversationnel virtuel, Monsieur Kroft est amélioré. Il est désormais capable de répondre encore plus intelligemment avec des réparties saugrenues.

Le championnat prend fin et avec lui toutes les épreuves que les entreprises s’étaient imposées. Sont-elles des tigres de papier ? Leurs menaces, étaient-elles réelles ou inoffensives ? Ainsi tous prirent conscience qu’elles sont non seulement puissantes technologiquement, mais aussi sources de divertissement, capables d’abnégation, d’oublier leurs rivalités et parfois qu’elles ont la capacité d’endormir les cerveaux, de faire vaciller les humains à épanouissement tardif.

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Publié dans Humour.

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Co-responsable du prix de la nouvelle