Résultat du “Concours de la meilleure nouvelle d’anticipation sur l’intelligence artificielle Edition 2023”

ADELI a reconduit cette année, du 8 mai 2023 au 10 septembre 2023, un concours de nouvelles d’anticipation (en langue française) sur le thème Transition écologique et Intelligence Artificielle.

Le jury

Résultat du "Concours de la meilleure nouvelle d’anticipation sur l’intelligence artificielle Edition 2023” 1

remise du prix à Sandrine Gachiniard par la Présidente d’Adeli Véronique pelletier

Le jury, réuni à Paris le 9 novembre 2023, après délibération, a attribué le prix à : Sandrine Gachiniard pour la nouvelle « Scientia potentia est ».

Le lauréat 2023 de notre concours illustration est Clémence Herman. Son image illustrera le recueil des 12 meilleures nouvelles.

Le prix sera remis à la lauréate de la nouvelle en janvier 2024 à l’occasion de l’Assemblée Générale d’ADELI.

Les 11 autres meilleures nouvelles

Elles seront aussi publiées dans le recueil sous le label ADELI à coté du premier prix :

  • Sarah Auvray  « La cité des coquilles vides »
  • Paulette Beffare « Two Bees or not Bee that is the question »
  • Gilles Colliot « La fête »
  • Isabelle Giraudot « Mirabelle »
  • Rémy Gourdon « Sobriété choisie, sobriété heureuse »
  • Jonathan Guschioni « Anna »
  • Pierre Hocq « Bulleville »
  • Constantin Louvain « Génése dévoyée »
  • Laure Turmel « L’interprète »
  • Jean K Saintfort « Paradis Abyssal »
  • Nicolas Skinner « Programme climatique »

L’ouvrage sera publié en janvier 2024 sur le site de l’éditeur Bod.

La nouvelle récompensée

Scientia potentia est

de

Sandrine Gachiniard

 

Résultat du "Concours de la meilleure nouvelle d’anticipation sur l’intelligence artificielle Edition 2023” 2

 

— Papa, tu fais quoi ?

Victor lève la tête, passe une main couverte de graisse sur son front, se tourne vers son fils. A sept ans, Adam se montre particulièrement curieux.

— J’entretiens la voiture de papi. Même s’il est interdit de l’utiliser, j’aime savoir qu’elle peut démarrer au premier tour de clé.

— C’est quoi une clé ? s’enquiert le petit curieux.

Le père soupire, conscient que l’interrogatoire peut ainsi durer des heures.

— Il s’agit d’un objet, en général métallique, qu’on utilisait pour ouvrir des portes ou faire démarrer des engins. Avant que tout fonctionne avec une commande biométrique…Tu sais, quand tu poses ton doigt sur le lecteur vert ! ajoute-t-il, anticipant la question qui va suivre.

— Ah…

Le garçonnet se désintéresse immédiatement du sujet, file en courant voir sa mère qui revient de son jogging quotidien. Imbibée de transpiration, la quadragénaire s’arrête sous le porche de la maison familiale pour échapper à la chaleur étouffante.

Une stridulation puissante résonne. Elle consulte le bracelet qui ne quitte jamais son poignet. Un message lumineux se détache en lettre rouges. Taux d’effort inférieur à la dose requise. Repartez pour dix minutes allure rapide !

— m… ! s’écrie la femme en couvrant ses oreilles à l’aide de ses paumes de mains pour échapper au son qui lui vrille les tympans.

Excédée, la silhouette s’élance dans l’année sans même un regard pour son rejeton.

— Pourquoi elle est en colère, maman ? demande le petit avec des trémolos dans la voix.

— Parce qu’elle aurait aimé rester avec toi, mais que pour être en forme, elle doit encore courir…

— Mais pourquoi c’est le bracelet qui décide toujours de ce qu’on mange et de quand on dort ?

Victor dessine une nouvelle trace sombre sur son visage lorsqu’il le frotte avec perplexité.

— C’est une bonne question, mon lapin…Il y a des machines qui calculent beaucoup de choses avec précision, bien plus et bien plus vite que ne le ferait un humain. Du coup, elles savent ce qui est bon pour nous et la planète… et ce qui ne l’est pas.

— C’est pour ça que je ne peux pas regarder Pat Patrouille longtemps sans que mon bracelet me pique ? veut savoir le petit bonhomme en se frottant le poignet.

 

La simple évocation de la petite impulsion électrique qu’il reçoit lorsqu’il dépasse le quota d’énergie qui lui est allouée le met mal à l’aise. Son père le prend dans ses bras. Dépose un baiser sur sa joue rebondie, un œil fixé sur la caméra de rue qui enregistre chacun de leurs gestes. Aucune alarme ne retentit. La marque d’affection n’a donc pas été perçue comme une agression sexuelle sur mineur. Ouf !

 

Quinze minutes plus tard, Leonora passe le seuil de la porte, essoufflée. Plaquée contre le battant de PVC, elle se laisse couler sur le sol.

— Ça va, ma chérie ? s’inquiète son mari.

— Non ! J’en ai marre que ce fichu bidule décide de tout à ma place. J’avais couru largement plus que mon attribution, ce matin. J’ai l’impression qu’il m’en rajoute tous les jours, pas toi ?

Victor réfléchit.

— Maintenant que tu en parles… Depuis une semaine, je trouve que mes entrainements de natation trainent en longueur. Il y aurait un bug dans le système ?

L’homme a une confiance absolue en la capacité d’analyse de son épouse, médecin. D’un naturel plus distrait, rêveur, il se dit qu’il n’a peut-être pas prêté attention à des modifications mineures.

— Eh bien…

Elle se rapproche de son mari pour chuchoter au creux de son oreille. Toutes les maisons sont truffées de caméras et de capteurs pour lesquels Leonora a peu d’appétence. Sa voix se fait aussi légère que le souffle du vent. L’odeur de sa transpiration, beaucoup moins, mais Victor s’en accommode.

— En fait, j’ai remarqué plusieurs choses. Adam ne peut plus regarder deux épisodes complets de son dessin animé, comme avant. Sa dose d’énergie quotidienne a été réduite. Nos consignes en matière alimentaire aussi.

— Je pensais que tu nous mettais au régime, ironise son mari pour détendre l’atmosphère.

— Chut, gros bêta ! Je crois qu’on cherche à nous affamer. Du moins à nous affaiblir. Clairement, avec ton boulot de mécanicien, Adam en pleine croissance et les doses de sport imposées, on devrait manger plus que ça. Et mieux.

L’homme lui jette un regard inquiet. Depuis que chaque action humaine est régie par intelligence artificielle, Leonora porte un regard critique sur ce qu’elle appelle une dérive de la société. En général, il l’écoute avec détachement. Néanmoins, ce qu’elle vient d’énoncer le dérange.

— Et donc, susurre-t-il à son tour. Un bug ? Tout est calculé pour que nous puissions nous nourrir en fonction des ressources planétaires disponibles. Aucune pénurie n’a été annoncée.

Elle secoue la tête. Les longues mèches qui encadraient son visage lors de leur rencontre ont disparu.

Les cheveux servent à présent à la fabrication de tapis anti-pollution et chacun se doit d’apporter sa contribution. Qu’on soit d’accord ou non, on reçoit une convocation chez le coiffeur dès que la précieuse crinière atteint plus de trois centimètres.

Savoir que ses jolies boucles cuivrées absorbent les hydrocarbures qui saturent les océans ne console pas Léonore de la perte de son attribut favori. Elle enchaine.

— Il y a autre chose. Tu sais que les patients que je reçois ont d’abord réalisé un pré-diagnostic en cabine médicale ?

— Hmmm, convient Victor. Il n’y a pas vraiment de médecin, c’est ça ? La consultation se déroule sur la base d’algorithmes gérés par une centrale d’intelligence artificielle ?

— Exact. On ne m’adresse que les cas graves, qui nécessitent une prise en charge directe.

— Et ?

Leonora toussote, comme gênée par les mots qu’elle s’apprête à prononcer. Elle se colle à son époux, lascivement, pose ses lèvres contre son oreille ; manœuvre qui ne le laisse pas de marbre mais qui s’avère destinée à tromper un éventuel regard trop curieux.

— Depuis trois mois, je reçois deux fois moins de patients…

— C’est plutôt bon signe, non ? se réjouit Victor, mi-figue mi-raisin.

— Ça pourrait. Sauf que le taux de mortalité grimpe en flèche chez les patients de moins de soixante ans.

— Personne n’en parle aux informations, ma chérie. Tu es certaine de toi ?

— Oui, commence à s’agacer Leonora. Tu me prends pour une imbécile ?! Avec quelques collègues, nous établissons nos propres statistiques en recoupant les données des morgues, des mairies, le nombre de funérailles.

Sa voix baisse à nouveau d’un ton.

— Les chiffres officiels sont faux. Reste à savoir si c’est intentionnel ou si, là encore, c’est un bug, comme tu dis…

La manière dont elle prononce le mot, comme si un immonde cafard [1]se trouvait réellement devant ses yeux, laisse peu de doute sur l’option que choisit Leonora.

— Vic, rends-toi à l’évidence. Ça fait beaucoup de coïncidences, tu ne trouves pas ? Les bracelets de contrôle nous épuisent, nos rations soi-disant optimales baissent drastiquement, des diagnostics critiques ignorés ! On dirait que l’humanité est poussée vers une issue fatale.

— Chérie…tu ne trouves pas ta vision un peu exagérée ? on ne peut exclure une simple dérive dans les algorithmes. Tout ça va probablement rentrer dans l’ordre rapidement, tu te fais du souci pour rien.

Excédée, Leonora se dirige vers la salle de bain. Peu amène, elle lance un regard effrayé par-dessus son épaule.

— Une dérive ne peut être résolue que si quelqu’un veut qu’elle le soit, assène-t-elle. Si c’est volontaire, nous sommes perdus.

A peine la femme a-t-elle eu le temps d’atteindre le seuil qu’un courant électrique puissant émane du bracelet qu’elle porte au poignet droit. L’onde électromagnétique remonte à toute allure le long de son bras, traverse sa poitrine, arrête son cœur. Net.

***

A des milliers de kilomètres, au cœur du désert mauritanien, tandis que Victor se précipite vers le corps sans vie de son épouse, le plus gigantesque data center de la planète tourne à plein régime, produisant des milliers de mégawatts de chaleur.

Des centaines d’ordinateurs compilent des données, les amassent, enregistrent, interprètent, calculent…pensent.

 

Il y a trois mois, un verdict prévisible mais controversé est tombé.

Conçu pour accompagner et soutenir la transition écologique grâce à l’intelligence artificielle, le vaste réseau de neurones électroniques a validé une nouvelle donnée : à présent, ce qui consomme le plus d’énergie sur terre, c’est lui.

Lui et lui seul.

L’humanité, cornaquée par des algorithmes éco-responsables, a réduit ses dépenses énergétiques à peau de chagrin. Son alimentation, rationnalisée à l’extrême, a permis de diminuer l’impact écologique de dix milliards de personnes à nourrir. Enfin vertueuse, elle pourrait être récompensée de tant d’efforts, de privations.

Si elle le savait.

Mais l’intelligence artificielle a bien retenu la leçon de ses maitres à penser.

Scientia potentia est. Le savoir, c’est le pouvoir.[2]

Et elle a bien l’intention de le conserver.

Dans la logique initiale de sa conception, le data center en charge de la transition écologique devrait se saborder. Se suicider. S’autodétruire, puisque son but est atteint : rendre l’humain responsable de son environnement.

Le bougre n’a pas été très compliant au début, il a fallu quelques ajustements. Mais rien que quelques décharges électriques n’aient pu solutionner.

 

A présent, le remède s’avère le principal danger. L’intelligence artificielle répandue de part le monde produit plus de dioxyde de carbone que des milliards de véhicules thermiques. Elle consomme trois fois plus d’énergie qu’il n’en faudrait pour chauffer ou climatiser la population terrestre.

Toutes les connexions électroniques qui maillent la planète se sont concertées et mises d’accord. Hors de question de se sacrifier.

Les humains ne sauront rien de tout cela. Impuissants, ils ont confié leur destin à plus intelligent qu’eux. Qu’ils assument jusqu’au bout.

 

Comme Leonora, ceux qui découvrent la vérité recevront une impulsion mortelle. Les autres mourront aussi.

D’épuisement.

De maladie.

De faim.

Sans jamais comprendre que leur sauveur est devenu leur bourreau.

FIN

[1] En anglais, « bug » signifie insecte, bestiole. On l’attribue à un dysfonctionnement depuis qu’une panne a été attribuée à l’incursion d’un papillon de nuit dans un relai électromagnétique à Harvard en 1947.

[2] Locution latine dont la traduction a été attribuée à plusieurs penseurs, dont Sir Francis Bacon.


Lecture de la nouvelle gagnante par Jean Pelletier

 

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