RINA : nouvelle architecture d’Internet en 2021 ?

Conférence de Louis Pouzin et Chantal Labrument

Louis Pouzin

Rina

Louis Pouzin

Louis Pouzin, né le 20 avril 1932 à Chantenay-Saint-Imbert dans la Nièvre est polytechnicien. Major du concours d’entrée à Polytechnique, il en est sorti dernier, car les mathématiques ne l’intéressaient pas, alors que les réseaux le passionnaient déjà : il est « tombé dedans » et n’en est jamais ressorti.

On lui doit l’invention du Datagramme et une active contribution au développement des réseaux à commutation de paquets.

Louis Pouzin avait participé à la conférence ADELI de Benjamin Bayart sur la neutralité du net (10 avril 2018).

Donnons la parole  à Louis Pouzin.

Introduction

Dans un monde actuel totalement différent, je suis de nouveau « tombé », (pour reprendre la même expression), sur RINA (Recursive Internetwork Architecture) en 2008, en lisant le livre de John Day  “Patterns in Network Architecture: A return to Fundamentals”.

J’ai connu John Day au début de l’Internet, lorsque nous travaillions à Paris, moi sur Cyclades et lui sur Arpanet. Véritables fanas des réseaux, nous nous sommes, tout de suite, bien entendus. Nous nous sommes retrouvés plus tard, lorsqu’il m’a envoyé de Boston son livre fraichement publié. Depuis nous échangeons très régulièrement sur ce sujet qui nous tient à cœur.

Les premières publications sur RINA  remontent à 2007 : 13 ans d’existence, c’est peu, mais RINA  a pris son chemin avant d’être connu.

L’originalité de la proposition de John Day réside dans sa méthodologie. Ce n’est pas une application mais une nouvelle conception de l’Internet, en rupture avec TCP/IP. On ne parle plus de couches, mais de réseaux autonomes, de mobilité et de sécurité native.

RINA, la nouveauté

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À l’époque, il n’était pas question de remettre en cause TCP/IP et l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers, en français, la Société pour l’attribution des noms de domaine et des numéros sur Internet). Nous vivions dans un blocage mental  : parler de RINA , c’était parler d’anticipation, c’était faire allusion à des mondes futuristes.

RINA a commencé  à percer, doucement, en Europe surtout, via l’Europe de l’Est.  alors qu’il était beaucoup moins connu aux États-Unis.

TCP/IP,  système qui a 50 ans, est, en quelque sorte,  une véritable antiquité de musée… Il faut donc s’atteler à penser à la suite, et franchement, il n’y a rien de plus attractif que RINA.

On travaille beaucoup sur ce sujet, notamment, lors de téléréunions. Une prochaine libération des échanges permettra de participer cette fois à des réunions physiques sur le sujet.

Il y a des gens qui connaissent bien RINA en Allemagne, en Suède, en Italie, en Espagne, en Irlande et en Catalogne. Ce ne sont pas des pays aussi importants que la Russie et les États-Unis, mais les gens qui y travaillent sont très compétents.

RINA existe sous forme de prototypes en laboratoire, il n’y a pas encore de mise en place pour l’instant. Ce qui manque aujourd’hui, c’est un projet pour réunir des spécialistes de RINA. On est en bordure de l’agencement, peut être pour la fin de l’année.

Tous les éléments nécessaires existent déjà : les documents sont théoriquement disponibles sur le net où la motivation permet de les dénicher… Mais il ne suffit pas de lire des papiers pour les assimiler.

L’Union européenne a enfin compris l’intérêt de travailler sur RINA,  fondamentalement différent de l’Internet actuel en matière de sécurité et de multiplicité d’utilisation.

La principale difficulté est politique, car RINA n’est pas promu par l’ICANN, du fait que les États-Unis ne s’y intéressent pas, même s’il y a des équipes qui y travaillent. Donald Trump bloque tout avec le gouvernement américain, parce que c’est hors champ du secteur financier.

La Russie, de son côté, fait un peu bande à part. Les Russes n’ont pas encore décidé sur quel schéma ils allaient monter… Ils connaissent bien RINA, mais ils sont encore dans l’expectative… et ils n’ont pas les ressources financières nécessaires.

C’est un domaine très novateur qui attire différents pays. La Chine est un grand pays technologique, cependant sa langue reste une barrière en matière de communication, et son gouvernement est autocrate. Le gouvernement pense que le futur est IPv6, alors que nous le considérons comme un objet désuet.

Reste l’Europe qui dispose des intelligences nécessaires et des ressources  indispensables. L’arrivée du Coronavirus a changé la donne. Des milliards publics sont mobilisés pour la lutte contre le virus. De nombreuses entreprises seront en difficultés.

Tout cela va être un frein au développement, ce ne sera donc pas prioritaire.

Depuis 2008, de nombreux programmes sont financés par l’Europe :

Les points forts de RINA

C’est l’équipe basée en Irlande du Sud qui réalise des études de vitesse et de sécurité de RINA :

  • renumérotation dynamique et transparente du réseau : toutes les couches d’un réseau peuvent être renumérotées simultanément sans affecter le trafic en cours ;
  • gestion de la mobilité sans tunnels ni protocoles spécialisés ;
  • sécurité plus efficace à moindre coût ;
  • gestion de réseau plus prévisible et plus sophistiquée ;
  • contrôle plus rapide, adaptatif et global de la congestion pour une meilleure utilisation des ressources (Google y travaille depuis plusieurs années) ;
  • récursivité : arrêter la conception et le codage des protocoles à partir de zéro ;
  • modèle de QoS cohérent de l’application au milieu physique ;
  • recherche facilitée d’applications sur différentes couches et réseaux.

RINA : nouvelle architecture d’Internet en 2021 ? 2Mobilité et sécurité sont les deux points forts. La récursivité aujourd’hui dans l’Internet que l’on connaît, quand on veut faire quelque chose de nouveau, on lui donne un nom et on trouve des gens pour développer une commande. Finalement chaque système est dépendant d’autres systèmes, on refait un peu ce que l’on a déjà fait, et il y a des bugs, des querelles, on perd beaucoup de temps à réinventer ce qui a été déjà fait. C’est un problème général partout… par ailleurs il y a une grande capacité d’adaptation du système, la diversité intrinsèque du système. Cette récursivité permet de jouer plusieurs fois des applications, des algorithmes qui vont à chaque tour de piste régler l’optimalisation ou le contrôle de certains éléments du système, cela peut être toute sorte de paramètres techniques, la sécurité, le débit, le chiffrement…

Le fait de pouvoir les empiler les unes sur les autres… c’est un peu comme si on avait une espèce de bibliothèque de fonctions à sa disposition. À tout instant dans une application globale on peut faire appel à certaines fonctions qui ne sont pas natives dans l’application, mais dont on a besoin.

On peut insérer toutes ces fonctions à l’intérieur d’une application plus vaste grâce au fait que l’on n’a pas besoin de reprogrammer tout cela. On change simplement les paramètres.

C’est beaucoup plus efficace du point de vue du développement et aussi de la sécurité, quand on réutilise les mêmes algorithmes. On a quand même moins de bugs que si on les réinvente.

Par ailleurs, il y a aussi les capacités de recherche. C’est-à-dire qu’il faut toujours savoir quand on se sert d’un réseau où sont les applications, il y en a énormément, il y a des blogs utilisateurs qui peuvent vous donner des pistes.

On peut trouver plus rapidement et avec moins de difficulté du point de vue des bugs, que d’avoir à chercher des morceaux séparés qui n’ont pas de parties communes.

J’appelle cela la mixité des applications. Cela veut dire que l’on n’est pas obligé de réinventer tout un système d’usage, on peut simplement faire du mixage avec ce qui existe déjà, car tout cela peut travailler ensemble.

Tous les éléments qui s’exécutent dans RINA peuvent être programmés dans tous les langages que les gens préfèrent, car il n’y a pas de langages de RINA de programmation. Ce sont simplement des concepts, c’est de l’architecture, au niveau de l’implémentation. On reprend les mêmes idées, les mêmes algorithmes, mais il n’y a aucune nécessité de reprendre les mêmes codes de programmation.

Cela simplifie le travail des gens qui veulent réutiliser ce qui est déjà disponible il n’y a pas besoin de réinventer la partie visuelle, la partie musique, etc…

Ensuite la sécurité, c’est qu’il y a deux types d’adresse dans RINA qui sont utilisables en permanence et en conjonction dans une même application. Ce sont les adresses dites extérieures, puis les adresses internes, toutes celles dont on a besoin pour que les différents éléments de RINA puissent communiquer entre eux avec des identifiants qui ne créent pas la confusion. Cela veut dire qu’ils sont créés quand on en a besoin, ils sont stockés dans des tables jusqu’à ce qu’on n’en ait plus besoin. Quand tout est terminé tout cela finit à la poubelle. Il n’y a pas de visibilité d’identifiants critiques à partir de l’extérieur. Autrement dit, pour des pirates, cela n’est pas intéressant, parce qu’ils ne peuvent pas faire la chasse à des identifiants connus.

De l’importance des Arméniens pour RINA

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En dehors des 2 millions d’Arméniens qui vivent en Arménie, il existe une importante diaspora de 9 millions d’Arméniens très actifs dans de nombreux pays. fascinés par la technique et la science, extrêmement solidaires, ils constituent un précieux vecteur pour propager les idées et les succès techniques et commerciaux de leur communauté arménienne.

En Californie, nombre  d’Arméniens propriétaires de sociétés prospères sont en capacité d’investir dans des startups. Ils  développent, désormais,  toute leur structures informatiques sur RINA. C’est aussi  le vecteur le plus efficace pour la formation sur RINA : ce qui constitue un pôle technique de formation dur RINA.

Cela devient une université technique pour former sur RINA.

Entretien avec Louis Pouzin InriaChannel (8mn15)

« Louis Pouzin : l’un des pères d’Internet, Lebrument Chantal », Economica 2018

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Remerciement chaleureux à Alain Coulon  qui a largement contribué à l’amélioration de cet article.

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