L’orchestre des poètes libérés

Écrit par André-Yves Portnoff le 18 juin 2020

André-Yves Portnoff

Dans quelques mois, quelques années, que sera notre monde à la sortie de cette pandémie ? Cela dépend essentiellement de comment nous agirons sur les facteurs qui ont permis à une crise sanitaire de se développer si vite et avec de telles conséquences économiques, politiques, humaines[1]. Selon les poids relatifs de certains de ces facteurs, nous irons vers des catastrophes majeures, de nouvelles crises ou des situations relativement heureuses.

Le premier facteur qui continue de lourdement peser sur la situation actuelle c’est le couplage d’une vision financière court-termiste avec des valeurs justifiant les profits d’une infime minorité d’acteurs aux dépens des autres. Cette doctrine ultra-libérale, sans aucune justification scientifique, s’est imposée dès les années quatre-vingt en Occident, accueillie à bras ouverts par des politiciens autoritaires comme Pinochet ou conservateurs, Margaret Thatcher, Ronald Reagan, Busch et compagnie.

Main basse néolibérale sur l’économie et les esprits

La doxa a contaminé la majorité des dirigeants de droite et de gauche et les autorités communautaires à Bruxelles. Non seulement de grandes entreprises mais aussi les administrations, le secteur public ont été gérés en réduisant tout à des chiffres, selon une comptabilité myope, sacrifiant l’avenir pour optimiser les résultats immédiats. D’où, par exemple, des hôpitaux gérés comme des boutiques marchandes; de moins en moins de lits d’urgence depuis une décennie dans la majorité des pays européens; des destructions de stocks de masques, de tampons. Plus généralement, la gestion du seul court terme a empêché de prendre à bras-le-corps les problèmes de fond[2], ceux de l’environnement, des menaces climatiques. L’économie européenne s’est fragilisée en dépendant de plus en plus d’opérateurs étrangers. La pandémie en a fait la démonstration pour la pharmacie mais c’est vrai dans tous les domaines. Depuis plus d’une décennie, je réclame un retour à l’industrie. On a sciemment voulu la détruire[3], alors qu’elle est indispensable à un développement durable et à notre souveraineté. Une souveraineté qui préserve la liberté de chaque citoyen et de chaque territoire, qui n’est pas tournée contre les autres et n’a rien à voir avec le souverainisme.

La pression des lobbies a empêché de soutenir la croissance des petites entreprises innovantes, obligées en Europe de se vendre à nos concurrents ou de disparaître dès qu’elles dépassent une certaine taille. Aussi n’y a-t-il pratiquement pas de majors européens du numérique, ce qui nous place dans une situation de grave dépendance. Les géants digitaux, américains et chinois, s’attaquent à tous les secteurs. Ils sont en passe de désintermédier ou racheter nos grandes entreprises classiques[4]. Celles-ci sont fragilisées par leur stratégie du profit immédiat qui a favorisé le retour en force d’un management néo-taylorien méprisant et n’écoutant pas le personnel. D’où une incapacité à motiver, mobiliser suffisamment d’intelligence collective pour se réinventer et pouvoir faire face aux menaces des géants digitaux. D’autant que trop de grands groupes ont aussi sacrifié leurs fournisseurs européens et ne peuvent, sauf exceptions, notamment en Allemagne, s’appuyer sur un écosystème de partenaires fidèles.

La politique de l’argent-roi a aggravé la crise. L’un des facteurs de fragilité face au Covid-19 n’est-il pas l’obésité ? Cela souligne la responsabilité de l’industrie alimentaire et des États de droit qui n’ont pas assez encadré sa propagande.[5] Mais à l’origine de la pandémie, il y a aussi les effets du mépris de l’environnement. La déforestation a fait se rapprocher de nous des espèces sauvages chassées de leur milieu naturel contribuant ainsi au développement de maladies infectieuses, comme la malaria et l’Ebola[6]. On ne peut encore faire de lien avec le Covid-19 mais celui-ci a été certainement favorisé par les atteintes à la biodiversité[7] et par le trafic illicite d’animaux sauvages en Chine. Des scientifiques nous alertent : une solidarité de fait nous lie aux animaux, avec le concept One health, reliant « santés humaines et animales »[8].

Il y a donc de fortes relations entre, d’une part la crise globale que nous vivons, à la fois sanitaire, économique, sociale, politique, et d’autre part le modèle d’économie que nous acceptons ou subissons. Celui-ci est imprégné de valeurs sacrifiant, au profit de quelques-uns, Bien commun, environnement, santés humaines et animales. Mais pour le percevoir, il faut une vision globale, systémique, une pensée déchiffrant la complexité. Or, l’éducation qui prévaut dans le monde occidental est marquée par la pensée disjonctive inspirée par Descartes, qui divise notre perception des choses, cloisonne les connaissances, les esprits, les organisations, les hommes.

La pensée cloisonnée a caché le danger naissant

Le deuxième facteur, c’est une capacité généralement médiocre à gérer la complexité, donc l’incertain, et à prendre des décisions à risque. Cette faiblesse a empêché de voir arriver le drame, puis de réagir rapidement à ce qui allait devenir la pandémie. Depuis des années, Edgar Morin[9], Laurent Bibard[10], Mauro Ceruti[11] et d’autres penseurs expliquent que, dans notre monde complexe, continuer à raisonner en découpant la réalité en petits morceaux aveugle les observateurs et paralyse les décideurs. Cela nous rend incapables d’anticiper et d’agir à temps. Au départ, la gravité de l’épidémie a été sous-estimée, pas seulement, mais notamment parce que beaucoup de décideurs ont du mal à appréhender l’interaction simultanée de deux paramètres. Le désir de tout simplifier incite à ne voir qu’un seul coupable… On s’est concentré sur un seul facteur, le plus rassurant, le taux de mortalité supposé faible ; on a négligé la contagiosité élevée! Naturellement, cette erreur a été encouragée par la peur de percevoir un danger majeur, d’où des discours sur une grippette sans importance. Ensuite, beaucoup de scientifiques ont réagi en chercheurs et non en experts. Ils n’osaient se compromettre et recommander aux autorités des décisions immédiates comportant des risques inférieurs à ceux créés par des retards de décision[12]. Cela aurait été une application intelligente du principe de précaution, décrié car mal compris.

Incapacité à décider et agir ensemble

La pensée cloisonnée a engendré une organisation elle aussi cloisonnée des entreprises, administrations, États. Le centralisme français l’a favorisé mais les rivalités personnelles et les castes existent partout. En Italie, le juriste Mauro Barberis dénonce les ravages de la buropandemia[13], ce virus bureaucratique qui fait gérer davantage les règlements, même incongrus, que les réalités, même dramatiques ! Ce virus ajoute des œillères à la myopie, retarde ou égare les décisions, entrave les collaborations et coûte cher en vies humaines. Le cloisonnement mental et administratif est aggravé par les égoïsmes. La pandémie a suscité une admirable mobilisation de tous les personnels de santé, des médecins aux auxiliaires les plus modestes mais oh combien indispensables et exposés en première ligne. Cela ne doit pas faire oublier que l’efficacité du système sanitaire est, depuis longtemps, réduite par le défaut de collaborations entre métiers, entre spécialistes. Dans son livre blanc sur l’intelligence artificielle, le Conseil de l’ordre des médecins reconnaissait en 2018 qu’il fallait plus de « collaborations et coordination » avec les patients et entre professionnels de santé. Il recommandait de développer des enseignements communs aux futurs spécialistes et davantage de pluridisciplinarité pour « en finir avec les silos dès la formation initiale. »[14] On n’en est pas encore là et le public, consterné, a assisté à des querelles de clocher devant les caméras. Tous les problèmes importants, les sanitaires comme les autres, nécessitent des  collaborations pluridisciplinaires entre spécialistes se comprenant et se respectant. Nous avons gâché beaucoup d’intelligence collective, faute d’assez de culture du travailler ensemble, toujours moins promue dans nos écoles que la compétition hostile.

Les haines dégradent l’intelligence collective

Le chacun pour soi a aussi sévi entre territoires et entre pays. C’est à coups de morts que la pandémie nous explique nos interdépendances planétaires. Edgar Morin souligne un terrible paradoxe. La mondialisation de l’économie a accentué ces interdépendances sans, pour autant, développer une vision partagée du monde, une conscience de nos solidarités de fait. Au contraire, elle a partout déclenché des réactions de replis sur soi, d’enfermement dans des frontières hostiles, de xénophobies, de peur de l’Autre, coupable désigné de nos malheurs. C’est largement dû au fait que la soif néolibérale de gains a aggravé les inégalités, frappé les classes moyennes, provoqué le krach boursier de 2002 et la crise de 2008. La montée des rancœurs rendant coupables les élites des malheurs du peuple, dans une vision binaire très réductrice, a été vicieusement exploitée par une partie des élites, en fait des privilégiés bénéficiaires de l’économie ultra-financière[15]. Des leaders populistes, des privilégiés comme Trump et Bolsonaro, désireux de préserver leurs intérêts, ont réussi à détourner la rancœur des malheureux, leurs victimes,  en attisant des haines racistes et xénophobes[16].

Cette tendance au chacun pour soi contre les autres entrave des coopérations internationales qui auraient rendu bien plus efficaces nos ripostes au virus. Peurs et haines dégradent nos intelligences collectives, allongeant la liste des victimes.

Peur de voir et dire ce qui dérange

Lâchetés et collusions ont également des effets désastreux. Lors de la montée de la pandémie naissante, les autorités ont souvent manqué de courage, n’osant déplaire à des intérêts privés, à des électeurs. Elles n’ont pas interdit, de janvier à mars, des rassemblements de milliers de personnes : fête du Nouvel An près de Wuhan (18 janvier), Évangélistes à Mulhouse (17-24 février), carnaval à Venise (16-23 février), matchs Atalanta-Bergame contre Valence à Milan (19 février) et Lyon-Juventus à Lyon (26 février), 3 500 « schtroumpfs » à Landerneau (7 mars), South Beach Party à Miami (4-10 mars)… Ces rassemblements massifs ont chaque fois grandement accéléré et étendu la diffusion du virus.

Avant de traiter la réalité des problèmes, les autorités, même dans les démocraties, préfèrent rassurer les citoyens, pour asseoir leur crédibilité. Cela retarde les décisions nécessaires, avec les conséquences dramatiques que l’on a vues dans les régimes autoritaires. Les autorités chinoises ont tristement démontré que les dictatures, occultant les épidémies naissantes, les aggravent fortement[17]. Les atermoiements officiels ébranlent la confiance des citoyens, renforçant en Occident les réactions populistes, l’écoute des extrêmes droite et gauche. Les discours successifs contradictoires des experts et des politiques conseillés (ou trompés ?) par ces derniers à propos du masque, marqueront longtemps les citoyens, jusque-là massivement confiants dans les scientifiques[18].

Le manque de courage devant les réalités et les décisions dérangeantes est sans doute pour beaucoup dans la séduction du modèle aberrant de « l’immunisation collective ». Modèle adopté un temps par le Royaume-Uni, plus longtemps par les Pays-Bas conservateurs et surtout la Suède sociale-démocrate qui ont ainsi obtenu un taux de mortalité double de ceux de ses voisins danois et finlandais.

Demain ?

Nous venons de décrire quatre facteurs qui ont construit le drame actuel : la doxa néolibérale négligeant l’humain et les lendemains ; une pensée qui divise au lieu de relier, empêchant ainsi d’affronter une réalité complexe et les incertitudes qu’elle génère ; un cloisonnement des hommes, des organisations, des communautés et des pays qui conduit au chacun pour soi et détourne du réussir ensemble ; et enfin, un manque de courage ou d’intégrité.

Si nous ne tirons pas les leçons de la pandémie, les mauvaises habitudes reviendront après de bonnes paroles vite oubliées. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, nous irons vers la réalisation des pires scénarios élaborés notamment par Futuribles[19], avec une aggravation des risques sanitaires, écologiques, technologiques, nous exposant à de nouveaux Fukushima ! D’où des perturbations climatiques, davantage d’émigration, de conflits sociaux, d’intégrismes, de xénophobies, de terrorisme, de guerres…

En l’absence d’une vraie politique de reconstruction industrielle en Europe, les délocalisations continueront à priver l’Europe d’autonomie sanitaire et d’emplois. L’industrie classique et une partie des services, notamment la grande distribution, seront prises en main ou détruites par les géants du numérique américains et chinois. Ajoutons une menace dont on n’a pas encore bien pris conscience, un « scénario noir » : le crime organisé qui, depuis des années déjà, exploite Internet et l’intelligence artificielle, est en train de passer à une vitesse supérieure en profitant de la pandémie. Il pourrait accroître son infiltration dans l’économie et racheter des milliers d’entreprises en manque de liquidités[20]. Tout cela dégradera le niveau de vie du vieux continent, générant plus de troubles et ébranlant encore davantage États de droit et démocratie dans une Union européenne de plus en plus discréditée.

Un capitalisme « durable »

Cependant, rien ne nous oblige d’accepter le pire. Nous pouvons encore réagir. Nous avons souligné la responsabilité écrasante de la doxa néolibérale et du capitalisme uniquement financier. Mais un autre capitalisme existe depuis longtemps, qui pour des raisons éthiques ou d’ambition, vise le long terme. Le choix entre court et long terme constitue une option politique déterminante. Nous avons montré que, depuis la très méconnue Révolution de l’Immatériel[21], une entreprise ne peut demeurer viable longtemps si elle ne satisfait que ses actionnaires et ses clients actuels. Elle doit aussi inventer ses clients de demain. Ce n’est possible qu’en mobilisant assez d’intelligence collective interne et externe. Pour durer, elle est donc obligée de donner à son personnel et à ses partenaires extérieurs de bonnes raisons d’employer leurs capacités pour elle plutôt que pour d’autres causes : activités privées pour les salariés, collaborations avec d’autres entreprises pour les partenaires. Enfin, l’entreprise ne peut se développer longtemps si le territoire ne se porte pas assez bien pour lui fournir les services nécessaires et assurer à son personnel un cadre de vie ne donnant pas envie de démissionner et émigrer. Dans le contexte difficile qui nous attend, seules les entreprises à « capital patient » pourront se développer correctement en contribuant au Bien commun. Nous devons agir pour que leur poids croisse face au capitalisme financier de court terme.

Six propositions pour sortir de la crise par le haut

Auditionnés  le 25 février dernier par le Conseil économique et social de la Région des Hauts-de-France, Hervé Sérieyx et moi avons présenté des recommandations en six points principaux.

Le premier est de ne plus gâcher l’argent public en accordant la majorité des aides à de grandes entreprises ne travaillant pas assez en synergies loyales avec leurs cinq principales parties prenantes. Ces aides doivent, désormais, être réservées aux entreprises à « capital patient. »

Deuxièmement, l’Administration doit devenir exemplaire en remobilisant l’intelligence collective des fonctionnaires au service du Sens, le Bien public. Il faut développer l’écoute à tous les niveaux, en appliquant des pratiques participatives comme l’Analyse de la Valeur[22], associant les usagers, le cas échéant. Cela réduirait les pesanteurs bureaucratiques et les influences corruptrices, simplifierait et clarifierait réellement les structures, les réglementations, le fonctionnement de l’État. Les ressources seraient mieux exploitées et à bon escient. La transparence des décisions renforcerait la confiance des citoyens.

L’État et le Secteur public se doivent aussi de devenir exemplaires en rendant poreuses les cloisons administratives, en stimulant les collaborations transversales, en réduisant le caractère hiérarchique pyramidal de leur management. Celui-ci doit favoriser, à tous les niveaux, l’autonomie (principe de subsidiarité), la responsabilisation des personnels, les initiatives individuelles et collectives, le droit à l’erreur et s’interdire toute rivalité nuisible au réussir ensemble.

Troisièmement, l’État doit favoriser l’émergence de champions français, puis européens[23]. Pour cela, il convient d’ouvrir réellement les marchés publics aux PME innovantes (création d’un Small Business Act, simplification des procédures) et de rendre plus attractifs les salaires des chercheurs français.

Ces mesures valent pour tous les pays européens. La France devrait aussi restituer sa vocation première au Crédit Impôt Recherche qui favorise depuis 2008 les seuls grands groupes.

Quatrièmement, pour se revitaliser, la démocratie représentative doit s’appuyer sur la démocratie contributive et ses millions de citoyens engagés bénévoles[24]. Cette démocratie « contributive, collaborative, inclusive » est complémentaire de la démocratie sociale et de la démocratie représentative. Politiques et Corps intermédiaires doivent reconnaître davantage la contribution essentielle des bénévoles en France, mais aussi en Italie où ils jouent un rôle majeur dans la lutte contre les mafias et la corruption.

Cinquièmement, nous avons absolument besoin de cohérence gouvernementale. Nous en sommes loin, avec des velléités de réindustrialisation contredites par des contrats passés aux majors américains. Les quatre groupes de mesures, proposés ci-dessus, sont interdépendants. Ils doivent être menés de concert et orchestrés au sommet de l’État, gardien du Bien commun, de la préoccupation du long terme et aussi de la cohérence des décisions de chaque ministère, chaque administration. La démonstration de l’écoute et de la volonté de réussir ensemble doit venir aussi d’en haut. La conduite cohérente de ces mesures, orchestrées et non dictées, contribuera à reconstruire la confiance ébranlée des citoyens dans leurs institutions, leurs représentants, leurs « élites » et en eux-mêmes.

Enfin, la sixième mesure vise à réduire l’effet nocif de la pensée cloisonnée. Aucun des objectifs visés ne pourra être durablement atteint sans la construction d’une véritable École du réussir ensemble[25], impliquant des ruptures d’attitude[26]. Dès la Maternelle, les futurs citoyens doivent comprendre, par des exercices pratiques, que l’on ne réussit qu’avec et non contre les autres! Que cela implique le respect des différences, à commencer par celle du genre. Ce décloisonnement des hommes passe par celui des disciplines et des enseignants, et par la pratique de la pensée complexe, « antichambre de la solidarité », rappelle Edgar Morin[27]. Comme l’explique encore Edgar Morin, la pensée complexe montre la relativité des connaissances, incitant donc à la tolérance, éloignant de tout intégrisme[28]. Cette École doit, elle-même, coopérer avec entreprises et associations, occasion d’exercices pédagogiques féconds.

Cette réforme révolutionnaire, qu’aucun gouvernement n’a réussie, constitue un défi majeur à relever, de façon pédagogique, expérimentale, participative, avec – et non contre – le Corps enseignant et les parents.

Aux actes !

Gardons-nous de sombrer dans un pessimisme résigné. Les grandes catastrophes peuvent aussi bien être le prélude du déclin que l’occasion d’une renaissance. N’oublions pas qu’après Hiroshima, le Japon a su se relever et devenir le leader de la qualité industrielle parce que les directeurs généraux de ses plus grandes entreprises ont eu la modestie d’écouter William E. Deming, le pape de la qualité. Et de reconnaître les travers qui donnaient aux productions japonaises un niveau de qualité généralement médiocre. Sans attendre tout de nos dirigeants, agissons là où nous habitons, travaillons. Exploitons, en particulier, certains enseignements des semaines de confinement[29].

Pour la première fois, près de la moitié de l’Humanité a partagé la même expérience: continuer à vivre, agir, travailler, en étant obligé de rester confiné, sous les menaces d’un virus! Des millions de personnes de tous âges, de toutes conditions, sur tous les continents, ont effectué un apprentissage massif du télétravail et même de la télévie. Elles ont cherché à continuer en ligne leurs activités professionnelles, sociales, personnelles. Beaucoup ont découvert que l’on peut, sans se déplacer, rester en contact, agir à distance, s’instruire, se distraire. Paradoxalement, cette immobilisation nous a fait mieux prendre conscience de ce qu’avait changé notre entrée dans l’ère de l’Internet mobile, depuis deux décennies. Le téléphone portable, vecteur d’Internet, a mélangé de façon évidente les temps de travail et de vie privée. Mais c’était déjà largement le cas depuis la Révolution de l’Immatériel, qui a précédé de plusieurs décennies celle du numérique. C’est que, dans pratiquement toutes les activités, manuelles ou intellectuelles, la partie du travail créant l’essentiel de valeur n’est plus physique, mais immatérielle. Ce n’est plus une question de force ou de logiciels, mais de créativité, d’intuition, d’empathie, de construction de relations humaines… L’immense majorité des entreprises, notamment les plus grandes, ne tiennent pas vraiment compte de ce changement. Pour elles, le travail ne s’accomplit qu’entre leurs murs et aux heures ouvrées. Or, c’est illusoire.

Travail en trois temps

Le vrai travail productif se répartit en trois temps. Le premier reste celui reconnu, de la présence sur le lieu légal de travail, aux heures convenues. Le deuxième est celui où, quels que soient l’heure et le lieu, une personne accepte de communiquer à distance avec des collègues, des clients; d’intervenir, par une liaison numérique, sur les équipements de l’entreprise ou de ses clients.

Le troisième temps, le plus important, c’est celui où nous viennent les idées nécessaires aux améliorations de toutes sortes, aux innovations grandes et petites. Contrairement à ce que croient encore beaucoup de dirigeants et de cadres, ils ne sont pas seuls concernés ; il y a un demi-siècle déjà, le patronat japonais édictait que ne recueillir les idées qu’auprès des cadres supérieurs constituait une faute professionnelle, car c’était se priver de presque toute l’expérience de l’entreprise! Les idées jaillissent souvent lors de rencontres non programmées, en dehors des réunions de travail formelles, pendant la lecture d’un livre, la contemplation d’un paysage, d’une œuvre d’art, au réveil.

La créativité globale d’une équipe, d’une organisation, d’un groupe d’entreprises ou de territoires résulte de la combinaison des apports individuels et des constructions collectives. Cela vaut pour le travail rémunéré ainsi que pour toutes les activités productrices de valeur, associatives, sociales, culturelles. Les équipes, les entreprises et administrations qui le comprendront seront à même de bien mieux mobiliser leur intelligence collective potentielle. Elles auront plus de chance de se développer correctement. Il en va de même pour les territoires. Les pays qui auront transposé cela à leur échelle pourront mieux mener un projet commun.

Le défi à relever c’est celui du réussir ensemble, de cesser d’échouer ensemble pour avoir joué le chacun pour soi. L’obstacle principal n’est ni technique, ni financier. Il s’agit de réformer une majorité d’organisations trop hiérarchiques, cloisonnées, cherchant à contrôler constamment non le travail mais le respect par chacun des procédures. Nombre d’entreprises néotaylorienne entendent exploiter pour cela le numérique, même pendant le télétravail à domicile[30] ! Ce climat contraignant est antinomique avec la libération de la créativité, qui se nourrit de spontanéité. La valorisation optimale des trois temps de travail implique un management respectueux, à l’écoute, fondé sur la confiance et l’évaluation a posteriori des résultats du travail.

Si nous réussissons à diffuser ces idées simples autour de nous, dans la vie citoyenne comme lors des activités professionnelles, l’économie s’en trouvera consolidée, la qualité de vie renforcée; nous pourrons faire face aux problèmes majeurs, rebâtir une Europe des citoyens et non plus des seules affaires, à partir de quelques pays décidés à défendre les valeurs des Lumières, nos valeurs universelles.

La meilleure métaphore de ce que nous devons réussir nous a, sans doute, été offerte, en mars dernier, par l’International Opera Choir  de Rome. Ses choristes et musiciens, chacun confiné chez lui, nous ont offert, avec un ensemble parfait, le “Va’ pensiero“ du Nabucco de Giuseppe Verdi[31]. Exemple suivi par les membres de nombreux orchestres dispersés, parfois dans différents pays, nous démontrant que ce qui compte n’est pas la distance physique mais la proximité des sensibilités, des valeurs, la volonté de construire ensemble une œuvre. Les anciens Grecs désignaient par le mot poète, poiêtes, aussi bien l’artisan créateur d’objets que l’artiste, l’intellectuel créateur d’idées, de poésie. Construisons notre orchestre des poètes libérés et des valeurs partagées. Nous retrouverons ainsi la voie de notre Renaissance.

 

 

[1] André-Yves Portnoff. Pandémie et crise mondiale : principaux facteurs de gravité. Futuribles, Vigie. 29 avril 2020. https://www.futuribles.com/fr/article/pandemie-et-crise-mondiale-principaux-facteurs-de-/

[2] Hervé Sérieyx et André-Yves Portnoff. Alarme, citoyens! Sinon, aux larmes. Manifeste pour une France vénitienne. Préface Jérôme Lefèvre. Exergue Edgar Morin. Ed. EMS.

[3] André-Yves Portnoff. Le joaillier fou…Juin 2018. http://manifestepourlindustrie.org/le-joaillier-fou-ou-lhistoire-dun-pays-qui-savait-attirer-les-groupes-etrangers-mais-qui-ne-savait-pas-promouvoir-linnovation-de-ses-petites-entreprises/

[4] André-Yves Portnoff et Jean-François Soupizet. Intelligence artificielle :opportunités et risques. Futuribles n° 426 . Septembre-octobre 2018

[5] Monique Tan, Feng J He, Graham A MacGregor. Obesity and Covid-19: the role of the food industry. BMJ. 20 juin 2020https://www.bmj.com/content/bmj/369/bmj.m2237.full.pdf

[6] GreenPeace, 3 avril 2020. Coronavirus, agriculture et déforestation : on vous dit tout ! https://www.greenpeace.fr/coronavirus-agriculture-et-deforestation-on-vous-dit-tout/

[7] Collectif de scientifiques. « La pandémie de Covid-19 est étroitement liée à la question de l’environnement ». Le Monde, 17 avril 2020. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/17/la-pandemie-de-covid-19-est-etroitement-liee-a-la-question-de-l-environnement_6036929_3232.html

[8] Sylvie Berthier. Santés humaine et animale; destins liés. Interview de Pascal Boireau, Laboratoire de santé animale de Maison Alfort-Anses. Sesame n°7. Mai 2020.

[9] André-Yves Portnoff. Edgar Morin : comprendre pour agir. Dirigeant.fr, 5 mai 2020.

Edgar Morin : comprendre pour agir

[10] André-Yves Portnoff.  Qu’y a-t-il de si nouveau dans la crise actuelle du Covid-19 ? Futuribles-Vigie. 8 avril 2020. https://www.futuribles.com/en/bibliographie/notice/quy-a-t-il-de-si-nouveau-dans-la-crise-actuelle-du/

[11] Mauro Ceruti, Il Tempo della complessità, Raffaello Cortina Editore, 2018.

[12] André-Yves Portnoff. Alerte! Le perfectionnisme tue! Dirigeant.fr, 30 mars 2020. http://www.dirigeant.fr/societe/alerte-le-perfectionnisme-tue/

[13] André-Yves Portnoff. Simplisme et bureaucrato-pandémie. Futuribles-Vigie. 9 juin 2020. https://www.futuribles.com/fr/article/simplisme-et-bureaucrato-pandemie/

[14] André-Yves Portnoff. Médecins et patients dans le monde des data. Futuribles n°425. Juillet-août 2018.

[15] Mudde Cas. The Populist Zeitgeist. Blackwell Publishing, Oxford. 2004. Et L’Unione europea davanti a un decennio di sfide decisive. 7  janvier 2020.

[16]  André-Yves Portnoff. Populismes et démocratie. Dirigeant.fr. 11 et 18 juin 2020. http://www.dirigeant.fr/societe/populismes-et-democratie-1-2/ et http://www.dirigeant.fr/societe/populismes-et-democratie-1-2/

[17] André-Yves Portnoff. Li Wenliang: jusqu’où l’effet Papillon?http://www.dirigeant.fr/tribunes/li-wenliang-jusquou-leffet-papillon/

[18] Environ 90 % des Français avaient confiance dans les scientifiques fin 2019. Harris Interactive pour Pergamon (décembre 2019).

[19] Crise du Covid-19 : quels scénarios pour les 18 prochains mois ? Futuribles, 17 juin 2020. https://www.futuribles.com/fr/document/crise-du-covid-19-quels-scenarios-pour-les-18-proc/

[20] Arlette et André-Yves Portnoff. Scénario noir… main basse sur l’Economie mondiale. Futuribles-Vigie. 18 juin 2020. https://www.futuribles.com/fr/article/scenario-noir-main-basse-sur-leconomie-mondiale/?fbclid=IwAR2mP2-t_hfvyQYRrluiLZRG4H2IFcZjme2pVjN56g4Bbw8ZrrcFvYqPq58

[21] André-Yves Portnoff. La Révolution de l’immatériel. Futuribles n° 421. Novembre-décembre 2017.

[22] Alarme, citoyens! pp. 102-103.

[23] Alarme, citoyens! pp. 96-97 et 16 décembre 2019. https://www.futuribles.com/fr/article/pas-de-souverainete-sans-geants-numeriques-europee/

[24] Alarme, citoyens! pages 97 et suivantes.

[25] Alarme, citoyens! pages 67 et suivantes.

[26] Hervé Sérieyx. Le syndrome de Lombard. La Revue RH&M. N°77. Avril 2020.

[27] Edgar Morin. Un Festival d’incertitudes. 24 avril 2020. https://tracts.gallimard.fr/fr/products/tracts-de-crise-n-54-un-festival-d-incertitudes

[28] Edgar Morin. Penser global. L’homme et son univers. 2016. Flammarion.

[29] Le pari du réussir ensemble. CJD International juin 2020. https://sites.google.com/cjdinternational.org/cjdi/accueil/le-billet-dandré-yves-portnoff?authuser=0

[30] Kevin Blackwell. Employees, Pandemics and Productivity: Support (Don’t Surveil) Your Remote Workforce. https://www.isg-one.de/resource-center/resource-center-articles/employees-pandemics-and-productivity-support-(don-t-surveil)-your-remote-workforce

[31] “Va pensiero” (“Nabucco” di G. Verdi) – International Opera Choir.

“Va’ pensiero”, il canto di speranza dell’International Opera Choir di Roma

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