La culture du lien

Liens et hypertexte

Si Xanadu évoque pour les cinéphiles la résidence de Charles Foster Kane dans le film Citizen Kane, c’est aussi le nom d’un projet lancé en 1960 par Ted Nelson, le brillant inventeur de l’hypertexte, précurseur du Web. L’idée n’est pas nouvelle : Index, tables de matières et notes de bas de page sont les moyens utilisés depuis que manuscrits et livres existent pour en faciliter la lecture non séquentielle. La forme numérique du livre facilite aujourd’hui cette circulation en nous libérant de la nécessité de tourner les pages pour passer d’un endroit à l’autre.

Le projet Xanadu proposait une nouvelle forme d’écriture de pages et documents reliés entre eux par des liens visibles bidirectionnels.

Les liens permettent une lecture non séquentielle d’un document et le parcours d’une bibliothèque entière ou de l’ensemble des bibliothèques dans une quête associative. Au risque de se perdre… ou de trouver un trésor enfoui. Ted Nelson soulignait justement que la pensée n’est pas séquentielle :

C’est un système de tissage d’idées (ce que j’aime appeler une structangle). Aucune des idées ne vient nécessairement la première ; et mettre ces idées en morceaux, puis les disposer sous la forme d’une présentation séquentielle, est un processus arbitraire et compliqué.

Extraits de « Literary Machines 90.1 » Mindful Press, Sausalito, 1990. (Première édition en 1980). ted-nelson-l-hypertexte-xanadu-et-la-reedition-virtuelle

Le Web, tel que l’inventa ensuite Tim Berners Lee, se limita à des liens unidirectionnels orientés, pointant d’une page vers une autre. Et, de fil en aiguille, la toile s’est tissée suivant le fil de nos envies et de nos découvertes. Nous ne vous surprendrons donc pas en affirmant que le site Web espaces-numeriques.org est un espace de liens.

Le lien Web est un pointeur qui relie un morceau de texte, l’ancre, à une autre page Web, un document ou une autre partie de document  pouvant se situer sur le même site ou n’importe quel autre site.

Exemple de lien : En cliquant sur le mot Xanadu on accèdera à la page Xanadu de l’encyclopédie Wikipédia. Les liens étendent à l’infini le domaine des connaissances accessibles, mais attention, ils peuvent aussi vous entraîner sur des pistes dangereuses semées de virus et autres logiciels malveillants, fake news et incitations commerciales.

Ci-après un graphe représentant un petit morceau du web autour de Wikipedia.org.

Graphe de liens wikipediaPar Chris 73 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0, Lien

La navigation par lien se distingue de la navigation via une arborescence unidimensionnelle, telle que vous pouvez l’observer par exemple dans votre explorateur de fichiers.

Liens et moteurs de recherche

Le Web des origines se présentait comme un réseau de connaissances où les liens hypertextes reliaient pages et documents suivant la logique de leur créateur. Le besoin d’index des pages Web se fit vite sentir. Des annuaires de site furent développés puis des moteurs de recherche ou spider, tel Yahoo, créé en 1994, Altavista en 1995 et Google, lancé en 1998, aujourd’hui leader des moteurs de recherche.

On peut dire aujourd’hui que les moteurs de recherche ont effectué un rapt sur l’hyperlien en transformant le comportement des utilisateurs : le passage par le moteur de recherche est devenu le chemin d’accès le plus commun, la saisie directe d’une adresse ou le suivi d’un lien devenant l’exception.

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Analyse via Google analytics des canaux d’accès au site espaces-numeriques.org entre janvier et octobre 2021

À titre d’exemple, on peut observer que 61 % des consultations du site espaces-numeriques.org proviennent en 2021 des moteurs de recherche. Seulement 22,8 % sont issues d’accès directs, 12,9 % du suivi de liens en provenance d’autres sites (les hypertextes historiques) et seulement 2,6 % des réseaux sociaux.

Les résultats d’une recherche via un moteur de recherche tel que Google constituent un ensemble de liens éphémères, une vision fugace de la Toile, déterminée par un algorithme opaque. La recherche via le moteur, même affinée par des mots-clés qui la précisent, ne crée pas de lien hypertexte pérenne. Un site référencé aujourd’hui peut ne plus l’être demain s’il ne répond plus aux critères de l’algorithme ou si ces critères ont changé. Google n’indexe d’ailleurs plus toutes les pages d’un site, mais utilise des techniques d’Intelligence artificielle pour évaluer à l’avance si ça vaut le coup de l’explorer.

La notoriété d’un site Web dépend donc essentiellement de son référencement par les moteurs de recherche.

Un des facteurs essentiel du référencement d’un site Web dans les moteurs de recherche est la présence de liens sortant vers les pages d’autres sites et de liens entrant en provenance d’autres sites.

Les experts le disent : « Plus le nombre et la qualité des liens sont importants et plus votre site aura de chance d’apparaitre dans les premières positions des résultats de recherche. » Une page non reliée à d’autres pages du Web a peu de chances d’être référencée.

Le terme « jus de lien » est employé par les professionnels du référencement pour désigner le « PageRank transmis par une page à une autre page vers laquelle elle fait un lien. Cela peut se faire via le maillage interne d’un site ou entre deux sites différents ». Les échanges de liens croisés sont une bonne pratique : lorsqu’un site pointe vers le vôtre, il est convenable de lui rendre la pareille en mettant en place un rétrolien. Cela peut d’ailleurs se faire automatiquement dans certains CMS (pingback de WordPress).

Les liens présents sur nos pages Web sont ainsi plus utiles aux moteurs de recherche qu’aux visiteurs desdites pages qui pourront  toujours passer par le moteur de recherche s’ils perdent la trace du chemin d’accès à vos pages. Courrier International signalait, dans sa Lettre Tech du 28 septembre 2021, un article décrivant les conséquences de ce phénomène :

The Verge a détecté un nouveau signe d’une crise de civilisation : même dans les plus prestigieuses universités et écoles d’ingénieur, les étudiants, à force d’utiliser des moteurs de recherche pour retrouver les informations amassées dans le cloud ou dans leurs ordinateurs, ne savent plus ce qu’est un… dossier. Faute de comprendre la référence aux documents papier, ils ont perdu toute notion de hiérarchie pyramidale des connaissances. La structure dossier-classeur-fichier est supplantée par le modèle “panier à linge”, où Google assure le tri et l’extraction des informations à la demande par le recours aux mots-clés. C’est, paraît-il, très mauvais pour le cerveau et l’apprentissage intellectuel, et désespérant pour les enseignants.

Liens et réseaux sociaux

Comme dans le monde réel, le meilleur moyen de se faire connaître est que d’autres parlent de vous. Cela est généralement plus efficace que l’autopromotion.

La communication entre individus s’est emparée des liens, via les sites de rencontre, annuaires d’anciens élèves, puis via les réseaux sociaux tels LinkedIn à partir de  2003, Facebook depuis 2004, Twitter en 2006.

Les réseaux sociaux étendent le champ des liens et démontrent leur puissance en reliant les personnes entre elles via des pages personnelles et des documents média. Il ne s’agit plus d’explorer le monde des connaissances, mais d’étendre celui de ses relations, suivant l’autre sens du mot connaissance.

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Une minute de connexion Twitter sur des tags relatifs à l’IA

Une minute de capture des liens Twitter consultés sur les mots #IA, #AI et Intelligence artificielle nous ramène des centaines de liens entre utilisateurs du réseau, tweets, retweets et liens vers des pages web et documents multimédia.

 

Nous évoquions dans la Lettre n° 95 le sentiment de rétrécissement du monde associé à la mondialisation :

La circulation des idées et le partage des connaissances nous semblent aujourd’hui le bénéfice essentiel du rétrécissement du monde, que ce soit sous sa forme physique ou numérique.
Le Web constitue aujourd’hui la plus grande bibliothèque de tous les temps.

Le rapprochement des individus via les réseaux sociaux est une autre manifestation de ce rétrécissement, tout au moins pour les 50 % d’individus de la planète qui ont accès à Internet.

Liens morts / liens de vie

Le Web est un organisme vivant où de nouvelles pages apparaissent constamment : 170 sites web seraient créés chaque minute soit presque trois sites web par seconde (source emarketerz.fr/) ! Pendant ce temps d’autres disparaissent, abandonnés par leur créateur ou faute de maintenance. Entreprises et associations ferment, sont rachetées et fusionnent, entrainant avec elles sites et pages. Les factures d’hébergement non réglées entrainent la disparition des pages Web qui trainaient sur les serveurs.

La recherche des liens morts fait partie des tâches récurrentes du webmaster. Le lien mort renvoie vers une page ou un site qui n’existe plus et génère la fameuse erreur 404. Certaines pages disparues peuvent toutefois être retrouvées dans les archives de la Wayback Machine, pour peu que vous vous souveniez de leur URL.

La notion de lien est constitutive de la nature humaine et l’on ne sera pas étonné de la retrouver dans les références psychanalytiques :

« Le principe sous-jacent aux pulsions de vie est un principe de liaison »
Freud (Abrégé de psychanalyse, 1938)

En psychanalyse, le lien, c’est la pulsion de vie.

Références

Dans la Lettre d’ADELI :

 

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